dimanche 5 avril 2026

Dimanches de ciel vide

05/04/2026 - Découvert ces derniers jours, coup sur coup, la musique de Fred Again, dont je découvre du même coup qu'il est célèbre depuis longtemps déjà, et celle des Eat-girls qui semble une toute jeune formation. Fred Again dans un album Secret Life (2023) qu'il réalise avec Brian Eno, et dans Area Silenzio (2024) les Eat-Girls qui font mention de leur goût pour David Lynch. Et de David Lynch, j'ai revu Lost Highway (1997) que j'ai aimé plus encore que les autres fois avec, en introduction, la voix de David Bowie dans la chanson I'm Deranged extraite de l'album Outside (1995) écrit avec Brian Eno. À côté de quoi je continue de travailler à la relecture et correction des textes que j'installe, au fur et à mesure, sur le nouveau Nice-Nord.fr dont l'architecture m'a été inspirée par Maison Margiella.

C'est le weekend de Pâques, grand soleil, grand ciel bleu, et la ville se répartit entre les quartiers envahis par les touristes, et les autres (plus nombreux) dont les rues sont désertes. 

19/03/2026 - Il arrive un beau jour que ce soit un dimanche de ciel vide. Vous le découvrez en sortant dans la rue. Il faut que ce soit l’été, et tous les endroits de Nice ne sont pas favorables à l’apparition d’un dimanche de ciel vide, comme tous les endroits de la forêt ne sont pas favorables à l’apparition d’une licorne. À Nice, vous connaissez plusieurs de ces endroits mais vous ne les connaissez pas tous, et il doit s’en trouver ailleurs aussi de par le monde. Je parle d’une entité. Celle-ci se compose de plusieurs éléments, ou de plusieurs attributs, et pour parler d’elle impossible de faire autrement que les nommer, que les évoquer un à un, mais l’entité consiste dans leur rencontre.

Il faut que ce soit l’été, que ce soit un dimanche, que le ciel soit parfaitement bleu et que les rues soient désertes. Pour ceux que je connais (je parle des Dimanches de ciel vide), il faut que ce soit dans les quartiers nord. Que la mer, on ne la voie pas d’où l’on est mais qu’on sache sa présence à l’opposé de la ville. Il y a aussi des sons particuliers, en raison des rues désertes et de la chaleur. En raison de la lumière. Je suis tenté de parler des diverses apparitions de Dimanches de ciel vide comme de l’apparition chaque fois du même dieu. Car chaque fois qu’il apparaît, ce sont soudain toutes les apparitions de ce même dieu qui vous reviennent en mémoire, je parle de toutes celles auxquelles vous avez assisté mais peut-être d’autres aussi, comment savoir? Par exemple, les sons. Ce sont d’abord ceux des moteurs des rares véhicules qui pétaradent dans la rue, mais il peut s’agir aussi de la musique qui résonne depuis un immeuble voisin dont une fenêtre est grande ouverte sur la rue. Alors, vous vous arrêtez, vous avez les jambes coupées.

Combien de fois le Dimanche de ciel vide m’est-il apparu? Je ne saurais le dire. Ces apparitions ne sont pas de celles qu’on note dans un agenda, surtout les premières fois, quand on est jeune. On devrait le faire mais on ne le fait pas. Mais je sais que les premières fois datent de mon enfance ou de mon adolescence. Alors, il était question de plages. J’ai raconté cela ailleurs. Je recommence.

La jeune fille dont j'étais amoureux m’avait dit qu’elle irait à la plage avec je ne sais qui. Il n'était pas question alors que je l’y retrouve, en raison sans doute d’une querelle que nous avions eue. Elle avait besoin d’air, moi aussi. Mais l’apparition du dieu a fait que, dès le matin, j’ai quitté le quartier nord pour aller à sa recherche le long des plages. J'ai marché ainsi, toute la journée, sous le soleil d'été, sans la trouver. Sans l'apercevoir de loin comme j’avais espéré, dans le sel et le scintillement aveuglant de la mer. Je ne suis pas certain que cette aventure me soit réellement arrivée, je la situe mal, les circonstances se confondent, mais chaque nouvelle apparition du Dimanche de ciel vide me la remet en mémoire. Elle fait partie de ma légende. Quant à la musique dont il est question plus haut, qui résonne dans la rue, à l'étage d’un immeuble voisin, dont je vois l'éclat des vitres ouvertes au soleil, il peut s’agir d’une musique savante mais il peut s’agir aussi d’une simple chanson, d’une “chanson des rues”.

Ecouter par Dvorah Massa-Adachihara

20/03/2026 - Avec quoi contrastent les plages des Dimanches de ciel vide? Elles contrastent avec le cinéma. Il était prévu d'abord qu’ils aillent au cinéma. Le narrateur avait prévu de l’emmener au cinéma, et la jeune fille avait accepté cette proposition, puis ils se sont querellés (les jeunes d’aujourd'hui diraient qu’ils se sont “embrouillés”, ce qui n’est pas mal non plus) et la jeune fille a dit alors qu’elle irait à la plage. Elle ne lui proposait pas de l’y accompagner et le jeune homme lui a répondu: “Alors j’irai au cinéma”. Et même si ce n' est pas ce qu’il a fait, préférant partir à la recherche de sa silhouette gracile et dénudée, en plein soleil, le long des plages, l’alternative du cinéma reste présente dans l’histoire. Pour un jeune niçois de ces années-là, c’est l'évidence.

On se souvient des dieux grecs et des différentes attributions (ou épithètes, ou prérogatives) de chacun, qui peuvent nous paraître souvent contradictoires. Par exemple, le même Apollon peut avoir en même temps l’attribution de la lumière solaire (et de la vérité) et celle de la flèche qui apporte la peste. De même, Dionysos est à la fois le dieu de la fureur sauvage dans les montagnes et celui de l'illusion théâtrale dans la cité. Et, de la même manière, le dieu “Dimanche de ciel vide” possède tout à la fois l’attribution des plages en plein soleil et celle de l’obscurité des salles de cinéma. Je précise que je rédige cette note avec, sous la main, le beau livre de Frédérique Ildefonse, Il y a des dieux (2012).

L'été, les salles de cinéma programmaient des films déjà anciens, dont la sortie datait de l'année précédente ou plus vieux encore. À quoi s'ajoutait la recommandation de François Truffaut selon lequel on devenait un vrai cinéphile quand on ne rechignait plus à aller au cinéma tout seul et qu’on choisissait de s’asseoir de préférence dans les premiers rangs. J’avais la plus grande admiration pour ce réalisateur comme pour les autres de la Nouvelle vague. Je suivais son conseil. J’aurais même pu ajouter à celui-ci une troisième condition: aller au cinéma de préférence l'été, en plein été, quand le soleil est écrasant et la lumière aveuglante à l'extérieur, car alors les salles obscures sont à peu près vides et l'on a mieux encore l'impression de basculer dans le film.

Quels films ai-je vus ou revus dans ces conditions, sous l'égide du même dieu des Dimanches de ciel vide? C'était disons en 1968 ou 69. Deux titres me reviennent en mémoire: Qui êtes-vous Polly Maggoo? de William Klein (1966) et Blow-Up de Michelangelo Antonioni (1966), le premier que je n’ai jamais revu mais dont je garde un souvenir agréable; le second que j’ai revu une bonne dizaine de fois et que je compte revoir ce soir en récompense.

De ce que je crois comprendre dans le livre de Frédérique Ildefonse, je retiens trois lignes directrices qui s'enchevêtrent: On nous fait une obligation morale d'agir, d'exercer une liberté qui nous définirait par essence. Or, "La liberté absolue qui est aussi responsabilité absolue est une geôle — et elle engendre également des fantasmes nocifs" (p. 40). "Je crois qu'il n'y a rien de méprisable à rechercher l'apaisement. Pourtant on méprise souvent la recherche de l'apaisement. Il y a une différence entre rechercher l'apaisement et désirer la mort" (p. 42). "Pourquoi serait-on centré sur la mort si ce n'est parce qu'on est centré sur son existence individuelle — et par là même centré dans son propre psychisme sur ce qui fait identité à soi-même; ou parce qu'on développe dans son propre psychisme la dominante de ce qui produit l'identité à soi-même? Si on laisse entrer de l'air dans son psychisme, si on entend l'intérieur de soi-même plutôt comme un lieu de passage de déterminations étrangères, est-on fixé à ce point sur la finitude? Je ne le crois pas" (p. 50).

Lors d'un Dimanche de ciel vide, le jeune homme est parti à la recherche de son amie le long des plages et il ne l'a pas trouvée. Lors d'un autre Dimanche de ciel vide, il est allé au cinéma tout seul, et il est possible que le film qu'il aura vu alors entre dans son histoire personnelle, qu'il l'accompagne à jamais. Et possible aussi qu'une fois devenu vieux, il veuille le revoir encore comme si sa propre vérité pouvait être contenue au détour d'une scène. De même pour la chanson des rues qui résonnait dans un appartement d'un immeuble voisin aux vitres grandes ouvertes. Plus tard, ils sont mariés, ils ont des enfants et ils vont au cinéma ensemble, de préférence le soir, et le moment qui lui importe alors c'est celui plutôt qui suit la séance, quand ils marchent l'un près de l'autre, quand ils rentrent chez eux pour une nuit encore de sommeil partagé.

Les Dimanches de ciel vide font inévitablement penser à Albert Camus. Et Frédérique Ildefonse me fait penser à lui, elle aussi, en ce qu’elle prend son parti de l’absurde. Mais sa façon de le faire est différente, plus mesurée. Elle dit: “... on ne doit pas se laisser prendre, je crois, à l’opposition entre plénitude de sens et absurde. Probablement beaucoup du bonheur de l’être humain consisterait-il à admettre la rareté du sens…” (p. 51-52). Dans le sommeil partagé, les rêves se mélangent, les bouts d'histoires aussi. J'essaie de ne rien laisser perdre de mes souvenirs ni des siens sans en faire un roman.

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