Peut-on concevoir une œuvre littéraire qui resterait ouverte à toutes les transformations que son auteur peut y apporter, voire à celles que pourraient lui apporter d’autres auteurs?
Il ne serait pas difficile aujourd'hui de proposer, d’une œuvre littéraire, deux versions en format numérique:
Version 1: Celle que laisse à sa mort son auteur primitif.
Version 2: Celle qui est en cours de transformation par d’autres auteurs. À quoi pourraient s’ajouter encore des versions collectives, annuelles, décennales, etc.
Ce serait là une façon de réaliser l’idéal de "l’œuvre ouverte" dont parlait Umberto Eco.
Quelqu'un qui savait l'intérêt que je porte au Mystère de la chambre jaune comme à la tradition du roman-feuilleton en général, me disait, il y a peu, que plus personne ne lisait ce livre. À quoi je lui ai répondu que si on voulait bien rafraîchir le texte de beaucoup de classiques de ce genre, les condenser, les abréger (et je pensais aussi aux romans de Victor Hugo ou d’Émile Zola), il est probable qu’ils trouveraient davantage de lecteurs.
L'École des loisirs a le mérite de proposer de telles "versions courtes", avec succès, semble-t-il, dans le cadre de la littérature jeunesse. Pourquoi pas d’autres éditeurs, pour s’adresser à d’autres publics? Je crois comprendre que les éditeurs anglo-américains ne sont pas si timides.
Plutôt que de figer le texte dans une forme immuable, il s’agirait de lui rendre sa nature de toile (de tissu): une structure rhizomatique, capable de s’étendre, de se réparer et de s’adapter aux nouveaux supports de lecture et aux nouveaux publics.
Ces réalisations évolutives seraient conformes au principe de robustesse défendu par Hamant. Elles aideraient à faire voir la littérature comme l’immense réseau collaboratif qu’elle a toujours été, contre les apparences, et contre ce que le culte du génie créateur a voulu nous faire croire.
À cet égard, je me souviens du bel essai de Bernard Cerquiglini, Éloge de la variante (1989). L'auteur y montre comment la littérature médiévale, avant l'invention du Livre (figé), vivait de transformations permanentes. Le numérique nous permet aujourd'hui de retrouver cette vitalité.
J'ai découvert le monde d'Ulysse et celui d'Énée (et pas mal d'autres) dans la collection des "Contes et légendes" de l'éditeur Nathan. Ces lectures d'enfance ont impressionné, formé ma mémoire, lui ont fait un fond sans doute encore vivant sous les couches de lectures, commentaires, etc. qui s'y sont superposés depuis. Aurais-je bénéficié d'un tel dépôt d'histoires et de personnages si je n'avais pu les connaître que par la lecture du texte originel, même en traduction (soyons réaliste!), j'en doute. Cependant ces lectures ne peuvent pas prétendre remplacer celle du texte originel. Elles m'ont aidé à lire, bien plus tard la traduction de l'Énéide par Klossowski ou celle de l'Odyssée par Bérard. Elles m'ont livré des histoires et présenté des personnages, elles ont laissé à découvrir la voix même du texte. Quant aux histoires (anecdotes), elles ont atteint une finalité, quant à la lettre, elles n'ont été qu'un médium, une proposition en attente d'achèvement.
RépondreSupprimerLa plus remarquable expérience d'écriture ouverte rendue possible par le numérique est celle de l'encyclopédie Wikipédia, aujourd'hui malheureusement exposée à des entreprises effrayantes de trafics, de gauchissement, voire de falsification. En amont de cette crise, si l'on voulait faire une critique des articles le défaut qui sautait le plus immédiatement aux yeux du lecteur tenait au style: la multiplicité des interventions (donc des auteurs effectifs du texte) le rend souvent pénible, incohérent. L'encyclopédie se prête bien à la recherche d'une information, d'un fait, très mal à une lecture suivie, continue. Il n'a pas de voix propre. Ce n'est pas vrai partout et de la même façon de tous les articles, un grand nombre d'articles salués pour leur qualité sont, je le soupçonne, écrits par un seul auteur (éventuellement ponctuellement corrigé), anonyme sauf à aller le chercher (souvent en vain) dans l'historique de l'article.
RépondreSupprimerLe cas de Wikipedia est peut-être instructif quant à ton projet, Wikipédia ou plus exactement l'outil, Mediawiki, sur lequel il se repose, c'est-à-dire un moteur de wiki complet qui conserve l'ensemble des versions d'un article et y donne accès via son historique. Le principe de fonctionnement de Wikipedia est son ouverture générale à l'écriture, c'est-à-dire que pour y écrire il n'est pas besoin de prouver qu'on a l'autorité de le faire, au rebours des encyclopédies anciennes, une exclusion du principe d'autorité comme préalable (alors que l'identification de l'"auteur" d'une intervention est accessible, imparfaitement, par l'historique). Cette exclusion a vite été nuancée par des règles enjoignant aux rédacteurs de justifier leurs assertions par un renvoi à de la littérature primaire ou secondaire, elle publiée selon les mécanismes traditionnels de l'édition (et dans cette mesure autorisée). Ces questions de l'autorité, de l'identification des auteurs et de personnalisation de l'écriture (la voix, le flux), me semblent posées par ton projet.
Wikipédia et la technique numérique qui a permis sa réalisation (le moteur wiki) a exploité de façon remarquable les possibilités ouvertes par l'écriture numérique. Le moteur wiki fut un outil d'accélération remarquable des fonctionnalités du web et du langage html, son nom d'ailleurs l'évoque: "wiki-wiki" dans la langue hawaïenne signifie "très rapide". Bien que mis au point en amont, Wikipédia a été l'une des réalisations modèles de ce qui a été appelé le "web 2.0" dont la caractéristique principale, quant à l'usage, a été la disparition de la distinction entre auteur et lecteur: dans son premier état, le web fut d'abord un outil de communication de contenus qui avaient été élaborés en amont, avec les réseaux sociaux et des outils collaboratifs comme Wikipédia, justement, ce n'était plus le cas. Aujourd'hui cependant le web 2.0 est une réalité du passé, présente mais digérée. L'Intelligence Artificielle Conversationnelle moud ses sources dans une pseudo-voix unique (et l'une des règles pour l'utilisateur devrait de toujours demander les sources et d'y remonter pour s'assurer de la fiabilité des informations). Et l'on voit remonter des mécanismes d'autorité anonymes, d'autorité de fait et non de droit, mais c'est une autre histoire...
(J'ai utilisé longtemps Mediawiki pour mes propres prises de notes et travaux d'écriture. J'ai dû y renoncer à cause de l'infrastructure nécessaire (système client-serveur, avec une base de données dédiée - pour ceux que ça intéresse). J'utilise un système fonctionnellement plus simple (il ne garde pas automatiquement chaque version d'un article, et ne donne donc pas d'historique), Tiddlywiki. Je l'utilise quotidiennement, pour l'organisation et l'archivage de mes notes. J'en ai fait une version publique depuis peu, très partielle et essentiellement collée à mes productions dans des blogues: https://cercamon.tiddlyhost.com)
Merci, Michel, pour toutes ces précisions. Elles me donnent l'occasion de dire que tu as été mon seul formateur en matière de technologies numériques, depuis maintenant deux ou trois décennies, et que sans toi et le numérique Nice-Nord n'existerait pas.
SupprimerJ'admire les auteurs qui ont écrit vite, probablement sans trop se corriger — Saint-Simon, Mme de Sévigné, Stendhal George Sand, Dumas, et beaucoup d'autres —, mais en relisant et corrigeant mes textes, comme je le fais ces jours-ci, je mesure à quel point je n'ai pas leur talent, pas leur langue; et sans le caractère ouvert, toujours révisable de l'écriture numérique, je ne serais arrivé à rien.
Il n'y pas une page que j'ai gardée qui n'ait pas été retravaillée cent fois, parfois à des années d'écart, ce qui rend tout à fait vaine leur datation.
C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je n'ai pas de regret de n'avoir pas trouvé d'éditeur tout le long de mon chemin — sauf une fois avec Le neveu d'Amérique, chez Christian Bourgois, un recueil de nouvelles qui a reçu un joli accueil critique mais dont je n'ai rien gardé.
Le format numérique de Nice-Nord ne correspond pas à un choix doctrinal mais à ce qui, pour moi, aura été possible — et si je me permets de le théoriser un peu, c'est sans nulle prétention — juste pour aller au bout de la logique dans laquelle l'aventure d'écrire m'aura entraîné.