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Cette fois-là

Relu et corrigé Cette fois-là.

Cette nouvelle illustre une question qui m'occupe davantage au fur et à mesure que je vieillis: celle du nombre et des dates des "fois" en quoi consiste une habitude — et l'épaisseur, voire la réalité d'une relation, d'un amour que nous avons vécu.

Pour autant que je m'en souvienne, Gérard Genette distingue 3 modes de narration romanesque: la scène, le résumé et la description.

Laissons de côté la description. La scène et le résumé, quant à eux, se distinguent assez clairement. La scène raconte une fois ce qui s'est produit une fois, dans un court espace de temps, tandis que le résumé raconte une fois ce qui s'est produit sur une longue période, durant laquelle chaque événement de la série s'est produit une seule fois (mode singulatif) ou plusieurs fois (mode itératif).

Néanmoins, pour donner à un résumé plus d'épaisseur, plus de vie, il arrive presque inévitablement qu'à un moment de son récit le narrateur évoque une scène qui s'est produite une fois, sans qu'on sache toujours si celle-ci n'a eu lieu que cette fois-là ou plusieurs.

Ainsi, à l'intérieur ou à l'issue d'un long passage sur le mode du résumé, le récit peut tout à coup basculer, sans que le lecteur s'en rende nécessairement compte, dans l'évocation beaucoup plus précise d'une scène unique. Quittant l'évocation rapide de ce qui s'est déroulé sur une longue période, le récit se concentre alors sur celle beaucoup plus minutieuse de ce qui s'est produit une fois. Et cette fois-là peut avoir deux statuts différents: valoir pour être unique (exceptionnelle, décisive), ou valoir pour servir d'exemple de ce qui s'est produit plusieurs fois, de façon plus ou moins semblable, mais combien de fois et quand?

On se souvient ainsi qu'au début du Côté de chez Swann (et donc de la Recherche), Proust se livre à une longue évocation des habitudes qui avaient cours à Combray quand il était enfant et que la famille s'y trouvait réunie, et où il arrivait bien souvent (le champ s'étrécit alors) qu'on reçût la visite en voisin de Swann. Mais on se souvient aussi comment cette longue évocation itérative aboutit à celle d'une soirée unique et décisive où le jeune Marcel obtint de son père qu'il autorise sa mère à dormir avec lui, dans sa chambre, et où donc, nous dit-il, "pour la première fois, ma tristesse n'était plus considérée comme une faute punissable mais comme un mal involontaire..."

Et, si cette question de narratologie me paraît importante, c'est qu'elle se pose à l'identique à propos du fonctionnement de notre mémoire — au moins pour ce qui concerne l'éclosion spontanée des souvenirs.

Nos souvenirs opèrent à la manière du cinéma, pas à celle du roman, dans la mesure où la narration filmique ignore le résumé. Elle ne connaît de distinction qu'entre les scènes singulatives et les scènes itératives, et les premières n'ont de cesse (dans les films d'action, dans tous les blockbusters du nouvel Hollywood) de prendre le pas sur les secondes. Ce qui ne va pas sans danger.

La scène unique, censée être représentative d'une habitude, éblouit la mémoire, écrase cette habitude. Elle en condense le charme. Elle dit le goût, la saison, la lumière, la courbe de la nuque, la couleur des yeux, le bruit du rire, le parfum de la peau, mais du même coup elle fait douter de la réalité des êtres et des choses. Jusqu'à la douleur. Jusqu'au vertige.

Avec les années, nos souvenir ne sont plus que des images de rêves. Et nous avons alors le choix entre deux attitudes: fouiller les archives pour retrouver la réalité historique qui se cache derrière (en quoi nous commençons à comprendre que l'IA peut nous aider), ou les prendre à la lettre.

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